45 départements et 11 pays : Comment organiser ses recherches ?

Comment ne pas perdre le fil de ses ancêtres quand vos recherches vous mènent dans 45 départements et 11 pays ?

Lorsque je remonte ma généalogie, je traite deux cas de figures : soit je fais du sur place avec des ancêtres qui ont peu ou prou bouger de leur village, soit je chausse mes chaussures de randonnées et je piste ceux qui ce sont déplacés un petit peu dans tous les sens.

Le premier cas, bien que quelques fois monotone, permet de rentrer au coeur de la vie d’un village; le deuxième cas requiert patience et organisation.

 

C’est la question que j’ai posée à Jordi Navarro, archiviste et blogueur (Papiers et poussières).

 

 

Si la généalogie est un voyage temporel, c’est rarement un voyage géographique. Nos ancêtres voyageaient peu. Cela s’explique bien entendu par des raisons techniques, mais également par des raisons sociologiques. Nos ancêtres étaient ancrés dans leur terroir et dans leur classe sociale. A tous les points de vue, l’endogamie était la règle, quand l’exogamie restait exceptionnelle. La conséquence directe en est que nos arbres ont souvent des racines très profondes au sein d’un territoire très limité. Nos recherches se limitent donc à un petit nombre de départements (moins de 10 pour 75% d’entre nous).

Il arrive cependant qu’il en soit tout autrement. C’est mon cas. Mes recherches me mènent ainsi dans 45 départements et 11 pays étrangers. Il y a plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord, l’arbre que je reconstitue est celui de mon fils. Il comprend donc l’ascendance de ma femme qui est martiniquaise. Descendante à la fois d’esclaves, de coolis (travailleurs « libres » venus d’Inde après l’abolition) et de colons, sa famille plonge ses racines les plus profondes sur trois continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique (bien que ce dernier ne soit pas attesté). Ses ancêtres européens sont majoritairement français (Marseille, Nantes, Dunkerque, Orléans, Reims), mais également Hollandais. Bien entendu, ces origines multiples n’ont rien d’extraordinaire pour une martiniquaise. Qui a des ancêtres en Martinique, a des ancêtres dans le monde entier.

 

Mais ce large éventail se retrouve également dans mon ascendance. Cela s’explique tout d’abord par les hasards de l’histoire. Mon grand-père était espagnol. Combattant républicain durant la Guerre d’Espagne, il se réfugie en France lors de la Retirada [exode des réfugiés espagnol de la guerre civile, ndlr] et y épousera ma grand-mère après la libération.

Et il y a les hasards de la vie. C’est à eux que je dois la particularité d’avoir 3 grands-mères. Ma grand-mère biologique est décédée alors que ma mère n’était qu’une enfant. Je ne l’ai donc jamais connue. Mon grand-père s’est ensuite remarié avec une femme que je considère, forcément, comme ma grand-mère. De plus, chacun ayant adopté les enfants de l’autre, la seconde femme de mon grand-père est également ma grand-mère sur le plan légal. J’ai donc, tout à fait officiellement, deux grands-mères maternelles, ce qui multiplie d’autant les origines géographiques.

Au titre des hasards de la vie, il convient également d’ajouter le fait que l’un de mes ancêtres, ariégeois, est « monté à Paris » à la fin du XIXème siècle. Cette migration me vaut également des origines multiples. Qui a des ancêtres à Paris, a des ancêtres dans toute la France.

J’y ajouterai enfin cette branche dont j’avais parlé dans un billet, qui, originaire d’Allemagne, est passée, en moins d’un siècle, par les Pays-Bas, les Etats-Unis, le Canada, l’Angletterre, L’Irlande, et l’Italie avant de s’établir à Paris.

 

Voici donc les principales explications à ce grand nombre de départements et de pays présents dans l’arbre de mon fils. A celles-ci s’en ajoutent d’autres, plus anecdotiques, que je ne détaillerai pas ici, ce n’est pas l’objet.

 

Tout ceci est passionnant, et a l’avantage de me faire mousser en société, mais reconnaissons que cela complique sérieusement les recherches. Comment s’y retrouver, comment procéder lorsque nos recherches s’étalent sur 45 départements ? Quelle méthodologie doit-on suivre pour ne pas s’y perdre ?

J’ai longtemps cherché la méthode idéale qui me permettrait de suivre toutes les branches sans me perdre en route. Souvent, j’ai posé sur le papier les bases d’une méthode rigoureuse et essayé de changer ma pratique pour m’y adapter. Aucun de ces essais ne fut concluant. Je suis systématiquement retombé dans ma pratique initiale. J’ai donc changé mon fusil d’épaule. Au lieu de modifier ma pratique pour l’adapter à une méthodologie, j’ai analysé ma pratique pour en faire ressortir une méthodologie. De cette façon, j’étais sûr de mettre en place un protocole qui me corresponde.

 

Quel a été le résultat de cette analyse ? J’ai tout d’abord l’habitude de ne travailler que sur un département à la fois. Je change de département soit lorsque j’ai épuisé toutes les sources que j’ai à ma disposition, soit, tout simplement, par lassitude. Le fait de changer de département étant assez semblable à celui de commencer une nouvelle généalogie. Il arrive également que la mise en ligne d’un département motive ce changement.

Au sein de chaque département, je raisonne ensuite par patronyme. Je prends le premier patronyme présent dans ce département et je remonte son ascendance paternelle. Lorsque je souhaite changer, je redescends et me penche sur le premier patronyme porté par une femme et je remonte cette ascendance. A cela s’ajoutent bien entendu les recherches plus poussées que je peux mener sur un individu, un lieu ou un événement.

Cela fait donc beaucoup de changements et d’interruptions qu’il faut pouvoir suivre afin de pouvoir reprendre les recherches là où on les avait laissées. Il est donc indispensable de tenir un cahier de recherches.

 

Les sauts fréquents entre départements, patronymes et individus rendent le cahier papier  inefficace. L’outil informatique s’avère indispensable.

Il y a peu de temps encore, j’utilisais la méthode que je vais vous présenter sur mon ordinateur, en jonglant entre les dossiers et les fichiers. Depuis quelques mois, j’ai basculé sur Evernote qui, je le pense, me permet de rendre cette méthodologie particulièrement efficace. Ce basculement se fait progressivement au fil de mes recherches et prendra sans doute du temps pour être totalement achevé.

 

Rentrons maintenant dans le vif du sujet.

Tout d’abord, je l’ai dit, je raisonne par département.

J’organise donc mes notes selon ce principe : un carnet par département.

 

 
 

Regardons ensuite comment s’organisent les notes à l’intérieur d’un même département. Comme je le disais, je réalise la migration de mes notes au fur et à mesure de mes recherches. Nous allons donc prendre le cas du dernier département sur lequel j’ai travaillé : l’Yonne.

 

La première des notes que je rédige lorsque je commence à travailler sur un département est celle que j’intitule « 0_Liens utiles ».

 
 

J’y recense toutes les ressources qui vont pouvoir m’aider dans mes recherches. C’est le cas des sites d’Archives en ligne, des différentes bases de données propres au département, mais également des ressources qui vont me permettre d’en apprendre davantage sur les lieux que vais découvrir. Le cas échéant, j’y note les éventuels contacts personnels susceptibles de m’aider. En l’occurrence, il s’agit ici d’une certaine et mystérieuse Sophie que je vais pouvoir harceler  en permanence pour mes recherches, jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Cette note se révèle toujours très utile et intéressante lorsque j’ai affaire à un département, tel que l’Yonne, que je ne connais pas du tout et dont je suis très éloigné. Je m’efforce donc de la créer avant toute recherche et de la compléter au fur et à mesure.

Le « 0 » qui précède le nom de cette note me permet de la positionner en premier pour les tris alphabétiques des notes.

 

Comment se déroulent ensuite mes recherches proprement dites ? Comme je le disais tout à l’heure, je raisonne par patronyme. Je remonte d’abord la lignée paternelle, puis je prends la première femme dont je remonte la lignée paternelle, etc. J’ai donc, assez logiquement, une note par lignée.

 

 

Examinons une note en détail.

 

Celle que j’ai choisi s’intitule « BOURGOIN – I9129 – 1671 »

 

Le titre de mes notes se compose donc de trois éléments :

•                     BOURGOIN : patronyme étudié

•                     I9129 : numéro du de-cujus de la lignée. Vous aurez remarqué que je n’utilise pas le numéro Sosa. Il s’agit de l’identifiant Gedcom. Chaque individu en a un.

•                     1671 : date du dernier mariage identifié. Cette précision me permet de voir très rapidement quelles sont les branches que j’ai le plus remontées et celles où il y a davantage de travail.

 

Ma note se décompose ensuite en deux tableaux. Le premier concerne les parents et le second leurs enfants. J’y récapitule les dates et lieux de naissance, mariage et décès de chacun.

 

Lorsque j’estime avoir suffisamment rempli ces deux tableaux, j’en crée deux nouveaux, vierges, au dessus. L’individu mentionné comme père dans le couple précédent devient cette fois-ci un enfant d’un nouveau couple. De cette façon, j’ai, sur chaque note, la totalité d’une lignée ascendante. Le couple le plus ancien se trouve en haut, le plus récent en bas.

 

Les renseignements que je porte dans ces notes sont très sommaires. Mon objectif n’est pas de remplacer mon logiciel de généalogie. Je cherche simplement à visualiser en permanence le point où je suis arrivé dans mes recherches et quelles informations fondamentales il me manque. De cette façon, même si je laisse de côté un département pendant longtemps, lorsque j’y reviendrai, je pourrai reprendre mes recherches là où je les avais laissées.

 

Jusqu’ici, Evernote me permet surtout d’organiser et d’accéder facilement à mes notes. Mais il va m’apporter beaucoup plus que cela, par la possibilité de lier les notes entre elles par des liens hypertextes. Un clic droit sur une note permet d’en copier le lien, qu’il suffit ensuite de coller où on le souhaite.

 

 

Avec mon fonctionnement, chaque mère est, évidemment, le de-cujus d’une nouvelle lignée et génère donc une nouvelle note. En mettant en place des liens, je peux, par un simple clic sur le patronyme d’une mère, arriver directement sur la note de la lignée dont elle est le de-cujus. Cette navigation se fait dans les deux sens : en cliquant sur le de-cujus, j’arrive sur la note où elle figurait en tant que mère.

 
 

Revenons maintenant à ma problématique principale : les recherches sur plusieurs départements. Nous venons de voir comment je procède à l’intérieur d’un même département. Mais, s’il y en a autant dans ma généalogie, c’est que certains individus, à un certain moment, ont migré et changé de département. La problématique est ici : comment les suivre ?

Là encore, ce sont les liens hypertextes qui m’apportent la solution. Prenons l’exemple de l’un de ces voyageurs. Il s’agit de Jean-Baptiste LAMARRE (ou de LAMARRE, parfois).

 

Ce marchand, marié et décédé dans l’Yonne, est en réalité né en Seine-Maritime dans la première moitié du XVIIIème siècle

Les notes d’ascendances étant conçues par département, celle des LAMARRE de l’Yonne va s’arrêter à Jean-Baptiste. Mais, grâce aux liens, je vais pouvoir accéder à la note d’ascendance du département de Seine-Maritime, dont il est l’individu souche. Celle-ci contient également un lien « retour » vers l’Yonne.

 

Sur cette fiche particulière, vous avez sans doute remarqué la présence d’un autre lien vers une « fiche individuelle ». Lorsque je m’intéresse plus particulièrement à un individu, je mets en place un carnet de notes spécifique, cette fois-ci indépendant du département. Dans ce carnet, je mets en place deux notes.

 

 
 

L’une récapitule les différents événements que j’ai pu recueillir à son sujet et la seconde me permet de préciser les documents que je me suis procuré, ceux que je dois encore chercher, mes différentes pistes de recherche, etc.

 

 

 

Voici donc quelle est ma méthode. Les notes sont organisées par département, puis par patronyme. Les différentes notes d’ascendance sont liées entre elles. Certains individus bénéficient d’un carnet de note spécifique, relié encore une fois à leurs notes d’ascendance. En procédant ainsi, je ne m’égare plus en chemin, et je sais en permanence à quel point j’en suis dans mes recherches. J’ai donc atteint mon objectif.

Comme je le disais plus haut, cette méthodologie est calquée sur ma pratique personnelle. Je l’ai simplement rationalisée. Il est donc certain qu’elle ne peut pas convenir à tout le monde. Mais une chose est sure : encore une fois, Evernote s’avère un outil indispensable pour le généalogiste.

 

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