Adèle, des Vosges à Paris

« Hello, it’s me. I was wondering if after all these years you’d like to meet. »  De Adèle la chanteuse à Adèle la couturière, ces paroles résonnent comme une invitation pour moi. Une invitation que j’ai reçu il y a 23 ans. Adèle ne parlera pas d’elle. Les archives le feront pour elle. « Hello from the other side. »

 

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Anne ne peut pas se lever ce matin. Elle le sait, c’est pour aujourd’hui. Malgré elle, elle sourit. N’a-t-elle pas dit à François la veille au soir, qu’il serait temps que l’efan pointe le bout de son nez ? Il ne fait pas plus chaud que d’habitude. Pourtant, Adèle ne supporte plus ce temps estival, sans parler de s’occuper de la maison.

François demande à Charles Gilbrin, son voisin, d’aller chercher la sage-femme. Il ne veut pas quitter sa femme. C’est déjà son troisième accouchement, mais il veut que tout se passe bien pour elle et le bébé.

Malgré la douleur, Anne ne peut s’empêcher de penser aux deux premières fois. Cette fois-ci sera différente, sa grossesse n’a pas été la même. Peut-être parce que ce sera une fille ? Peut-être parce que cela se passera plus rapidement ? Peut-être parce que… Elle ferme les yeux, ne veut plus y penser, alors elle prie.

Il est 20 heures, Anne est fatiguée, elle sourit. Elle tient dans ses bras une magnifique petite fille qui tète déjà goulument le sein.

Laissant sa femme se reposer, François se rend à l’église pour allumer trois cierges. Un pour Albert Gabriel, un pour Marie Marguerite, et le dernier pour Adèle Gabrielle, qui vient tout juste de naître. Il demande à Dieu d’épargner sa fille, son enfant unique, de ne pas lui enlever comme il l’a fait pour Albert et Marie, alors qu’ils n’avaient qu’un et deux mois. François demande à Dieu de protéger sa fille, et de lui permettre d’avoir une vie longue et paisible.

Adèle grandit dans ce foyer modeste, entre un père serrurier, et une mère repasseuse. Ses parents ont bien essayé d’avoir d’autres enfants, mais après la mort d’Eugène Marie, à peine âgé d’un mois, ils n’ont plus insisté. Adèle sera leur enfant miracle.

 

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Comme toutes les petites filles de Mirecourt, Adèle va à l’école, elle apprend le métier de couturière. Elle ne sera pas dentelière comme sa grand-mère, et tant d’autres avant elle. Quand elle passe devant l’échoppe d’un luthier, elle pense à son grand-père Nicolas Claudot, dont sa mère lui parle régulièrement : « Il fabriquait de si beaux violons, tu sais ma fille. Des musiciens venaient de toute la France pour lui en acheter. Il était si heureux de pouvoir te tenir dans ses bras. » Et puis Anne se tait, repensant à son père mort un an après la naissance de sa petite-fille.

Petite, elle pensait épouser un luthier. Après tout, ils sont tellement nombreux à Mirecourt ! Mais ses yeux se sont posés sur Emile, serrurier comme son père. Charmant et drôle, elle le décrit ainsi à ses amies. Ne l’a-t-il pas fait rire en se présentant ? « Bonjour belle demoiselle, je suis Emile Pierre Pierre. » Elle croyait qu’il se moquait d’elle. Il avait simplement oublié de mentionner son troisième prénom, Charles, pour insister sur le comique de son deuxième prénom et nom de famille.

Le mariage a lieu le 27 mars 1883. Adèle a 22 ans, Emile en a 27. Un bébé vient vite occuper le jeune couple. Marie Anne naît le 7 janvier de l’année suivante. Bien qu’Emile fasse tout pour la rassurer, Adèle espère qu’elle ne connaîtra pas la même souffrance que sa mère, à la perte de ses enfants.

Alors que Marie Anne commence à gambader, sa petite sœur Marguerite Gabrielle naît le 30 août 1885. Puis il y a Alice Louise en 1887, et Jeanne Georgette en 1890. Emile aimerait avoir un fils, mais il ne gagne pas suffisamment pour entretenir sa famille. Il est hors de question d’avoir une nouvelle bouche à nourrir dans ces conditions.

Après de longues nuits de discussions, c’est la mort dans l’âme qu’Adèle et Emile prennent la décision de quitter leurs parents, la terre de leurs ancêtres, pour chercher une vie meilleure à Paris. Ils le font pour eux, mais surtout pour leurs enfants.

 

La famille, comme 100 000 autres, ces dernières années, vient alimenter le flux de l’exode rural. Le 16 mai 1891, Emile fait enregistrer sa nouvelle adresse auprès des autorités militaires. Ils habitent 15 rue Servan, dans le 11e arrondissement de Paris. La vie s’organise, et 16 mois plus tard, toute la famille se prépare à accueillir un nouveau bébé. Le docteur a dit qu’il devrait naître vers la fin du mois d’octobre. La joie est de courte durée. Alice ne sent pas bien. Elle a de la fièvre, elle tousse. Cette nuit du 29 septembre, Marie Anne, du haut de ses 8 ans, essaye de rassurer ses deux sœurs, Marguerite et Jeanne. Quand le silence de la nuit est brisé par les pleurs de leur mère, les trois petites comprennent qu’elles viennent de perdre une sœur.

Une vie les quitte, une autre arrive. Marc Georges naît un mois après. Quatre ans plus tard, en 1896, la famille déménage au 7 de la rue Servan, puis rue de la Roquette en 1898.

En 1904, Adèle et Emile marient deux de leurs filles, Marie Anne et Marguerite Gabrielle. Elle ne souhaite que du bonheur à ses deux filles. Mais quand elles les voient en présence de leurs époux, Adèle ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce cocher, Louis, que Marie a épousé. Ses doutes s’envolent à la naissance de son petit-fils Marcel. Sa fille semble tellement heureuse, qu’Adèle retrouve un peu de sérénité.

1907. Marie arrive effondrée chez ses parents. Louis ne lui a pas laissé le choix. Il a installé dans le domicile conjugal, sous les yeux de son propre fils, sa maîtresse, une certaine Elisa. Adèle conseille à sa fille de porter plainte, et de demander le divorce. Ils ne sont pas bien riches, mais ils feront tout pour sortir leur fille et leur petit-fils des griffes de cet être vil.

Trois années difficiles s’écoulent. Marie a trouvé un emploi de domestique dans un hôtel particulier, mais elle ne peut garder son fils. Adèle et Emile s’en occupent. Le père de Marcel ne paye pas la pension alimentaire, ou quand il en a envie. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Alors, la mort dans l’âme, le 5 septembre 1910, Adèle se résout à demander encore une fois à son ex-gendre, de leur payer ce qu’il leur doit. Au lieu de cela, Louis enlève Marcel et le dépose à l’Hospice des enfants abandonnés. Informée par les autorités Adèle voit le monde s’effondrer autour d’elle. Qu’a-t-elle fait ? Marie se précipite à l’Hospice, mais la sentence tombe. Elle et ses parents sont trop pauvres. « Vous ne pouvez reprendre votre enfant. » Cette phrase Marie la ressasse encore et encore, tous les jours, en pleurant.

Se sentant coupable du drame qui se joue, Adèle assiste impuissante à la lente agonie de sa fille. Ni elle, ni les frère et sœurs de Marie ne peuvent la sauver de l’état dans lequel elle sombre.

1914. Comme si un malheur seul ne suffisait pas, alors que Marie est au plus mal, Emile décède et Adèle voit son fils unique partir à la guerre. Quitter ses parents pour aller chercher une vie meilleure qui finalement, tourne au cauchemar. Adèle est amère, mais elle ne se laisse pas abattre. Elle doit être là pour sa fille, dont elle sent la fin proche, et pour son petit-fils. Elle n’a aucune idée du lieu où il est, mais l’administration lui permet de savoir qu’il va bien.

22 juin 1915. Ce jour tant redouté arrive. Apprendre le décès d’un enfant, encore. Marie n’a pas surmonté la perte de son fils. Affaiblie, la tuberculose en a profité pour faire son sinistre travail.

Adèle coût, reprise. Il faut tenir pour Marguerite et Jeanne. Pour Marc, qui combat les pires horreurs. Il faut tenir pour Marcel. Il n’a pas choisi cette situation. Il doit savoir, un jour, que sa mère l’aimait. Qu’elle en a crevé.

1918. L’Armistice enfin. Adèle retrouve son fils. Ne parlons pas de tout ça. Pensons à l’avenir. Marc se marie le 20 septembre 1919 à Bobigny avec Emilienne BARBESANT, une petite blanchisseuse. Après ce qu’il a traversé, Adèle rêve d’une vie heureuse pour son fils.

Les années passent, jusqu’à cette année tant attendue. 1925. Marcel a 21 ans. Il va quitter officiellement la tutelle de l’administration qui s’occupe de lui depuis maintenant 15 ans. Adèle fouille dans les tiroirs. Elle trouve une feuille de papier, commence à écrire. Comment s’exprimer sans paraître quémander ? Comment faire comprendre à ces messieurs qu’une pauvre couturière veut voir son petit-fils ? Elle écrit, encore et encore, quand ce n’est pas sa main qui tremble, ce sont ses larmes qui souillent le papier et l’obligent à recommencer.

 

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Voilà, c’est écrit. Elle poste la lettre. En revenant chez elle, elle triture son mouchoir au fond de la poche. Elle a envie d’aller à l’église, prier pour que son vœu soit exaucé. A quoi bon dépenser de maigres revenus dans un cierge, quand toute sa vie, Dieu l’a oubliée. Avant même d’être née, elle était entourée par la mort.

Alors elle attend. Jour après jour, elle attend ce courrier. Mais l’administration lui demande des informations, toujours plus. Patiemment, elle répond, et s’excuse à chaque fois. Jour après jour, elle imagine le beau jeune homme qu’il a du devenir. Jour après jour….

 

Epilogue

La première lettre d’Adèle a été reçue par l’Assistance publique le 20 juillet 1925. S’en sont suivis des échanges au sujet de papiers manquants, tel le certificat de décès de Marie Anne, la mère de Marcel. Jusqu’à cette note dans le dossier de Marcel où il est écrit « L’élève désire entrer en relations ». Le tampon date le 10 novembre 1925. Adèle a rencontré Marcel. Elle lui a remis le livret de famille de Marie Anne et Louis, ses parents. Après cela, je perds sa trace. Je ne trouve pas son décès à Paris. J’ai une autre piste que je n’ai pas encore explorée.

Sur la fiche de mise en relation, il est précisé qu’Adèle a un fils et une fille mariée. Soit Marguerite, soit Jeanne serait décédée.