Les images sont notre mémoire

« Le poids des mots, le choc des photos ». Le slogan du magazine Paris Match pourrait être celui de nombreux généalogistes. Qui n’a pas ressentit un frisson quand, au détour d’un album, les mots d’une généalogie sont devenus images ? Pouvons-nous pour autant nous fier à ce que nous voyons ?

Dans ses œuvres, l’Espagnol Joan Fontcuberta met en scène des images qui imitent en tous points les démarches scientifiques, les reportages journalistiques, les récits religieux, les discours des musées… sauf que tout est faux.

Dans une interview accordée au journal Le Monde (1), le photographe Joan Fontcuberta explique qu’une photographie peut avoir des vies différentes en fonction de l’endroit où on l’a montre, selon le contexte, le sens peut changer.

En tant que généalogiste, professionnel ou amateur, nous nous devons de garder cette approche en tête.

Il est normal de ressentir une émotion en découvrant la photo de son trisaïeul jouant dans un pré à côté d’un âne, mais est-ce vraiment ce que représente cette photo ?

Nous l’interprétons ainsi à partir de notre vécu, et de nos standards.

C’est une erreur.

Nous nous attachons à garder un certain recul par rapport aux évènements qui ont touché nos ancêtres, car nous savons que nous n’avons pas tous les éléments en notre possession.

Nous devons appliquer cette même rigueur aux photos de famille. Notre trisaïeul jouait-il réellement dans le pré avec un âne ? Quelles sont les sources qui nous permettent de confirmer cette assertion ? À l’époque de notre ancêtre, il est plus probable qu’il soit en train d’aider aux travaux des champs, mais là encore, il ne s’agit que d’une supposition.

Dans notre recherche, nous devons tenir compte du contexte historique et social et laisser de côté nos sentiments.

 

Les photos du passé en couleur.

Nos sentiments peuvent nous conduire sur de fausses pistes. Tel, le scientifique, nous devons rester le plus neutre possible pour mener une recherche et une lecture des documents (écrits ou photographies) les plus objectives possible.

 

© Alain d’Amato @couleursdupasse
 
 

Alain d’Amato redonne vie aux vieux clichés. Il réalise un travail remarquable de colorisation (2).

Pourtant, ce travail que d’autres comme lui effectue, dérange. J’ai eu l’occasion plusieurs fois de lire des commentaires du type « On ne devrait pas toucher aux photos noir et blanc », « Pourquoi vouloir moderniser les photos anciennes ? », etc.

Encore une fois, le contexte de la photo est oublié. Nos ancêtres ne vivaient pas en noir et blanc. Les photos en couleur sont rares, car le procédé était compliqué ; ainsi l’hillotype, un daguerréotype en couleur,  créé en 1850 par le pasteur Levi Hill, nécessitait une succession d’opérations complexes.

La vie en ville était colorée pour la bourgeoisie, les costumes traditionnels que nous admirons dans les musées ne sont pas en noir et blanc.

Savez-vous que le journaliste Robert Capa, célèbre pour ses photos en noir et blanc de la Seconde Guerre mondiale, travaillait avec deux appareils photos ? Un pour le noir et blanc, l’autre pour la couleur. Mais les médias ne voulaient pas de la couleur, seul le noir et blanc était capable, selon eux, de dramatiser une guerre (3).

Et pourtant, il suffit de voir le travail effectué par Alain d’Amato, pour réaliser que la guerre en couleurs est tout aussi horrible qu’en noir et blanc, sinon plus. La couleur nous rapproche de l’évènement, lui donne cette porte d’entrée dans notre monde en couleurs, en opposition avec les photos en noir et blanc qui représentent le passé.

Nous le voyons, il est encore question du contexte de la photo.

 

Avant d’écrire dans votre histoire familiale que le bisaïeul était une « peau de vache » parce qu’il avait le regard dur, pensez au contexte de la photo. Penchez-vous sur son histoire, son enfance.

La vie a peut-être durci son regard mais pas ses sentiments.

 

 

(1) Joan Fontcuberta : « Les images sont notre mémoire, notre imaginaire, notre inconscient », Le Monde.fr, publié le 9 mars 2014.

(2) Béziers : il colorise des photos choc de la Grande guerre, Midi Libre.fr, publié le 29 mars 2014.

(3) Pourquoi Robert Capa retrouve des couleurs, Slate.fr, publié le 2 mai 2014.