Lettres du front

Lettres d’un Poilu à sa marraine de guerre.

 

Né en 1891 à Saint-Romain-Lachalm, en Haute-Loire, Léon Prosper Boudarel fut affecté entre le 1er octobre 1912 et le 4 juillet 1919 au 7ème régiment de Cuirassiers.

Commandé par le Colonel ARNOUX de MAISON-ROUGE, le régiment était en garnison à Lyon.

Le 31 Juillet, la mobilisation de la Division était ordonnée et l’embarquement avait lieu dans la nuit, au milieu de l’enthousiasme général. Le 2 Août au matin.

Le Régiment débarquait à la gare de CHARMES et se portait immédiatement dans la direction de BACCARAT. Il prenait, le 3, ses emplacements découverture dans la région d’HABLAINVILLE. C’est là que la déclaration de guerre le trouve dans la journée du 4 Août. (1)

A partir du 18 octobre 1915, le régiment gagne par la route la Lorraine.

Les secteurs tenus par le 7ème Cuirassiers  ont été ceux de la Forêt de PARROY (Bois LEGRAND) et celui des jumelles d’ARRACOURT, période relativement calme, […] (2)

Léon profita de ce calme relatif pour envoyer quelques lettres.

 

 
 

C’est dans un français approximatif que Léon adresse cette longue lettre à la famille Badinand de Saint-Genest-Lerpt.

Le 7 Novembre 1915, Meurte et moselle.Mes chéres amisJe mon prése a vous donnez un peutde mes nouvelles, car voila déjalongtemp que je ne vous est pas écrimes avec ce qui ses passez y a quelque tempon ne pouvez pas tros écrire, mes maintenanque ces passez on peut mieux corespondreJe vous dirais que sa étais un peut duremes sa ces tous de même bien passez pourmoi et unsi que mes frèresnous sommes tousse en trés bonne santéeet jéspére que ma létre vous trouveratsde même mes vous pouvez croire que nousavons vu quellque chose comme cadavreboches et toujour un peut de chez nousmes on les a délogér de leur forteraisseet maintenant nous somme dans la meurte etmoselle nous somme dans un trés bon secteureque sa ne di rienet j’espére quand ni restera un peut de tempa cette plaçe en attendans lhivert passeraet la guerre se terminera peut être au printemp

La « forteraisse » allemande mentionnée ici est probablement « l’Entonnoir de l’Ouest ». Le 2 octobre, le Régiment reçoit l’ordre d’attaquer cet emplacement. (3)

 

Enfin monsiuer et madame Badinandvoila quelque temp que je nest point recusde vos nouvelles et je quonte que lorsquevous aurais recus ma létre vous me doneraisun peut de vos nouvelles et de celle du payset lorsque vous mécrirais, madame padinandvous voudrais bien mon voyez la grosseure devotre doi je vous ferais une baguecar maintenant jes bien le temp.     Et jes ramassér des téte dobuspour en faire.

1914. La guerre s’enlise et les soldats avec dans leurs tranchées. L’attente est parfois longue entre deux assauts. Les uns écrivent à leur famille, les autres tiennent un journal ou encore occupent leurs mains avec ce qu’ils peuvent trouver. C’est ainsi qu’est né cette forme d’artisanat populaire : l’art des tranchées. (4)

 

je vous dirais que nous avont un très beau

temp et chez vous le temp il ne doi pas étre

en core bien movais. vous devais a voire ne

bon faire pour semais mais maintenant

sa doit étre présuqe fini sauf les blés tardife

mes bélle sœur elle me dise qu’elle ne trouve

pérsonne pour faire faire le laboure

et quelle son semais beau coup sur le laboure

du printemp son le retournée la bourais

pansée voir comme sa doi male sa renger

il faus espérai que lannée prochaine on poura

y étre pour le faire un peut miuex

 

Le 7 août 1914, le Président du Conseil René Viviani lance un appel aux paysannes dans les campagnes désertées par les hommes (5) :

 

« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie.

Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille.

Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés !

Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime.

Tout est grand qui sert le pays.

Debout ! A l’action ! A l’oeuvre !

Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ».

 

Ce sont 3,2 millions d’agricultrices qui pallient à l’absence de leurs époux et fils, dont 850 000 qui se retrouvent à la tête de l’exploitation familiale (6).

 

A que cette modite guerre elle et longue

et terrible prion Diue quond ni passe pas encore

un autre étét.

car sa serais tros malheureus quond reste di

logutemp son voire son monde et puis

tous le travaille qui tembe sure les bras

des femmes, et des pauvre viellard qui

ne peuve presuqe plus travalliér il sont obliger

de travaliér comme des malheureux

Enfin espéron que le printemps prochin

nous aménerat la paix suivi dune grande

victoire final

en attendans prenons patiençce et ayont confiançce

avec léde de Diue nous y viendrons a bout

quand même.

Je la termine en attendans d vos bonne

nouvelles recevais mes mailleure salutations

distinguée et mes mailleur voeux pour la

famille.

 

Comme il l’avait indiqué dans sa lettre, Léon fit parvenir à madame Badinand une bague. Malheureusement, il n’en reste aucune trace.

 

Madame Badinand

Je vous envoi cétte bague en éspérant

 qui vous seras un souvenire de

 la guérre et un souvenire de moi

 car quant a moi je garde un

 grand souvenire de la maison

 Badinand et je vous remercie beaucoup

 de largent que vous mavais envoyez

 Boudarel Prospér

 

Léon sera mis en congé illimité de mobilisation le 17 août 1919 avant d’être rappelé à l’active et affecté à la Compagnie d’Ouvriers de renforcements le 5 septembre 1939.

Merci à Marc Scaglione-Jacquemond, arrière-petit-neveu de madame Joseph Badinand, qui m’a fait parvenir copie de ces lettres retrouvées dans un garage.

 

Bibliographie :

(1) Notice historique sur le 7ème Cuirassiers, Lyon  Imprimerie A. Rey, transcrit par Martial Lopez. Fichier Pdf – page 2 –

(2) Notice historique sur le 7ème Cuirassiers, Lyon  Imprimerie A. Rey, transcrit par Martial Lopez. Fichier Pdf – page 5 –

(3) Le 7ème Cuirassiers reçoit l’ordre d’attaquer l’Entonnoir de l’Ouest pour appuyer l’attaque lancée par le 7ème Régiment d’Infanterie Coloniale au Sud et à l’Est de cet entonnoir. L’attaque est arrêtée par ordre, après un commencement d’exécution, pour être reprise à 14 heures. Le Lieutenant CALDAIROU, suivi de ses Grenadiers, se présente à l’heure prescrite à la barricade de sacs à terre, la riposte allemande se manifeste immédiatement par une grande quantité de grenades, puis par un tir de barrage qui se déclenche et  dure sans un instant de répit  pendant plus de deux heures, bouleversant tout et causant de lourdes pertes au Régiment [Notice historique sur le 7ème Cuirassiers, Lyon  Imprimerie A. Rey, transcrit par Martial Lopez. Fichier Pdf – page 5 -]

(4) A lire sur La Gazette des ancêtres : L’artisanat de tranchée (octobre 2009)

(5) Enseigner les deux guerres mondiales – Les femmes et la première guerre mondiale © CRDP de Champagne-Ardenne, 2000

(6) L’impact de la guerre sur la femme, Lycée Jules Vernes de Cergy le Haut (95), 1 mai 2004