Philomène Hurault, ma Mona Lisa

Tout est parti d’une simple photo, où elle apparaissait dans le fond. Lorsque j’ai cité son prénom, plusieurs voix se sont élevées pour dire qu’elles aussi, avaient ce prénom dans leur généalogie. De là est venu l’idée de lancer ce projet, celui où nous racontons nos mémés Philomène..

 

Années 70

Un baiser déposé à la va-vite sur la joue de ma grand-mère, je file me poster à côté de son lit. Elle est toujours là, à m’attendre, son petit sourire toujours accroché au coin des lèvres. Comme tous les autres jours, j’attends. J’attends qu’elle me parle, qu’elle me révèle tout ce qu’elle semble vouloir me dire.

 

2017

Philomène continue de veiller sur moi. J’ai hérité de son portrait en 1991, au décès de sa fille Marie, ma grand-mère maternelle. Elle a suivi mes déménagements, a continuer à me voir grandir, m’installer et fonder ma famille, comme elle, cent ans avant moi.

Elle me regarde encore, son sourire énigmatique toujours accroché à ses lèvres. Elle n’a pas pris vie un soir de pleine lune pour me raconter sa vie. Alors, je me suis lancée à sa recherche. Au-delà d’un sourire, j’ai découvert la vie d’une femme que je respecte encore un peu plus aujourd’hui.

 

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Fin du XIXe siècle

Philomène naît le 27 juin 1865 à Dourdain, petite commune d’Ille-et-Vilaine. Elle est la neuvième enfant d’une fratrie qui en comptera onze, sous la bienveillance des aînés, les jumeaux Jean et Jeanne, nés quatorze ans avant elle.

Des huit aînés, Philomène ne connaîtra pas ses frères Julien, Prosper et Constant, morts entre 1853 et 1857. Ils avaient un et trois ans.

Guy Hurault, son père, était laboureur, fermier, cultivateur ou encore domestique (peut-être agricole) selon les recensements. La famille vivait chichement, probablement dans cette petite ferme (1).

 

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Pauvreté, promiscuité, on comprend pourquoi les enfants étaient placés très tôt chez des fermiers voisins. Ainsi, en 1876, Philomène est domestique chez Olivier Truffaut, au hameau du Bas Ligné, à 3 kilomètres de la ferme du Bas Marquiet.

Quand on n’avait pas besoin d’elle à la ferme ou dans les champs, elle allait à l’école. Juste le temps d’apprendre le minimum pour se débrouiller en lecture, et à l’écrit.

La vie se déroulait calmement, rythmée par les travaux des champs, dans cette petite bourgade bretonne, jusqu’à ce jour du 21 septembre 1882. Les gendarmes sont arrivés dans le village, tout le monde savait chez qui ils allaient. Son échoppe fermée, c’est la tête basse et bien encadré par la maréchaussée que le bourrelier, Monsieur H. a quitté la bourgade pour les prisons de Rennes. Son crime : attentats à la pudeur sur plusieurs jeunes filles (2). Qui l’a dénoncé ? Philomène peut-être.

 

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Philomène n’a que 13 ans lorsque sa mère, Anne Prioul, décède en 1878. Philomène a alors quitté la domesticité chez les autres fermiers pour aider son père, et élever Paul et Léon les deux derniers âgés de 9 et 11 ans, il est probable que Guy Hurault ait repris sa fille avec lui à la ferme. Le recensement de 1881 est manquant, mais le recensement de 1886 indique qu’elle seule vit avec son père. Il en est ainsi jusqu’au 24 juillet 1893, jour de son mariage avec Isidore Poirier, un ptit gars (1m62) de Janzé, domestique à Dourdain. Bien que demeurant avec son père, nul doute qu’elle vivait sa vie de femme. Maria, sa première fille, naît le 2 janvier de l’année suivante…

La famille s’installe à Marpiré, à une dizaine de kilomètres de Dourdain, où Isidore a trouvé un emploi de laboureur.

Le 21 juillet 1895, Philomène donne naissance à son premier fils, Isidore. Ils quitteront ensuite Marpiré le second semestre 1896, pour une ferme sise au lieu-dit La Gaillardière à la Bouëxière (3). Pierre, son deuxième fils y naît le 18 janvier 1897.

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Cinq autres enfants verront le jour entre 1899 et 1906. Ils seront donc dix à vivre dans cette petite maison, au gré des contrats que peut trouver Isidore. S’il est dit journalier sur les actes de naissance des cinq derniers enfants, les recensements lui donnent la profession de bûcheron. Isidore louait ses bras pour nourrir toutes ces bouches.

 

Première moitié du XXe siècle

Le 3 août 1914, le couperet tombe. La France entre en guerre. Le 18 décembre, Isidore, l’aîné des garçons de Philomène, part au front avec le 124e Régiment d’Infanterie. Il a 19 ans. Le 10 janvier 1916, c’est Pierre qui part pour le front.

Le 5 juin 1916, Isidore est blessé à Vaux-devant-Damloup dans la Meuse : plaie région fémorale et cuisse gauche. Le 7 janvier 1917 il intègre le 24e Régiment d’Infanterie Coloniale. Il est hospitalisé trois jours à Thessalonique (Grèce) pour paludisme et ictère, puis rapatrié au mois de novembre sur le navire hôpital « Asie ». Il restera quinze jours à l’hôpital complémentaire impérial de Nice. Un an plus tard, le 12 septembre 1918, il est blessé au bras gauche et à l’abdomen à Saint-Rémy dans les Vosges. Il est évacué par ambulance vers l’hôpital d’évacuation numéro 4b, puis vers l’hôpital complémentaire numéro 8 à Valence (Drôme).

Toujours en 1918, le 25 octobre à Recouvrance dans le Territoire de Belfort, Pierre est blessé par balle à l’épaule gauche. Il est évacué dans la Nièvre, à Luzy.

Philomène a-t-elle été informée des blessures de ses fils ? Toute la ville s’inquiète pour tous ces jeunes, partis au front. Dans quelles conditions vivent-ils ? Reviendront-ils ? Dès le début de la guerre, le maire a ouvert une souscription. Alors que La Bouëxière est une des plus pauvres communes de l’arrondissement de Rennes, chacun apporte son obole (4).

 

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Cette mère, dont le mari est bûcheron, aurait pu être Philomène.

130 soldats de la paroisse de La Bouëxière ne rentreront jamais. Isidore et Pierre n’en font pas partie.

Après le soulagement de retrouver ses deux garçons, et la joie d’assister au mariage de sa fille Aimée, Philomène doit faire face à la perte de son époux, le 30 septembre 1920.

En 1922, elle n’a pas le temps de ranger sa plus belle tenue, qu’elle doit la porter de nouveau. 31 mars, 11 et 21 juillet, 22 novembre, ses enfants Isidore, Marie, Angèle et Pierre se marient ! Maria a épousé Alexis BISSON en 1921, et Jean épousera Jeanne DARTAIS en 1926 (5).

Philomène connaîtra au moins neuf petits-enfants, avant de s’éteindre le 21 juin 1941.

 

Sources et bibliographie

(1) Inventaire du patrimoine culturel en Bretagne, Commune : Dourdain Lieu-dit : le Bas Marquier Cadastre : 1983 D3  [en ligne] http://patrimoine.bzh/gertrude-diffusion/dossier/ferme/9542354b-51af-4593-9441-6061b0f6e0be [consulté le 25 août 2017]

(2) Gallica La Lanterne : journal politique quotidien (Paris : 29 septembre 1882) [en ligne]  ark:/12148/bpt6k7537788c [consulté le 25 juillet 2017]

(3) Inventaire du patrimoine culturel en Bretagne, Commune : La Bouëxière Lieu-dit : la Gaillardière, Cadastre : 1979 AH 252, 316 [en ligne] http://patrimoine.bzh/gertrude-diffusion/dossier/ferme/9542354b-51af-4593-9441-6061b0f6e0be [consulté le 25 août 2017]

(4) Gallica L’Ouest éclair (Rennes : 5 octobre 1914) [en ligne] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k492638f/ [consulté le 25 juillet 2017]

(5) Il me manque le mariage du benjamin de la famille, Marcel né vers 1906 à La Bouëxière.