Une montre, un clic, un héritage

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Le geneatheme du mois de mars est consacré aux objets de famille, à leur histoire, leur transmission dans l’histoire familiale. J’ai quelques objets provenant de mon arrière-grand-mère ou de ma grand-mère. Mon mari a aussi hérité de quelques trésors familiaux. Parmi ceux-ci, une montre, témoin de son temps, de l’histoire familiale.

J’ai beau marquer le temps qui passe, je ne me souviens plus quand je suis née exactement. Mon père était un horloger, qui a voulu rester anonyme. Mon style, montre savonnette, est apparu à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Je ne sais pas si je suis aussi vieille. Alors, par coquetterie, je préfère dire que je suis née en 1913, ce qui est déjà un bel âge pour une dame aussi fragile et complexe que moi.

Mon histoire, selon la tradition familiale, commence donc en 1913. Je fus offerte par François Lavenant à Camille Monod, son futur gendre. Camille épousa Berthe Lavenant le 16 juillet 1913 à Paris. Toutefois, François mourut en 1911. Les fiançailles entre Camille et Berthe ont-elle duré deux ans ? Je ne sais plus.

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Un an plus tard, le jeune couple est séparé par la guerre. Camille est affecté au 2e régiment d’artillerie de montagne. Il écrira régulièrement des cartes photos à sa bien-aimée. Son courage pendant la guerre fut signalé par la citation suivante : ” Au front depuis 1915. A pris part dans une unité combattante très éprouvée aux attaques de Champagne 1915 et Verdun décembre 1916 où son énergie a été remarquée dans le ravitaillement rendu très dangereux par le harcèlement continu de l’artillerie ennemie. Médaille commémorative. Croix de Guerre “.

En 1917 naissait Pierre, puis vinrent André et Janine. Pierre racontera plus tard que je rythmais leurs repas familiaux.

À midi, Camille ouvrait mon clapet, avec ce petit bruit bien distinctif. Si vous n’étiez pas à table quand il me refermait, vous ne pouviez pas manger. Fin de l’histoire.

La vie a suivi son cours, d’une guerre à l’autre. Camille décède en 1943. Son fils, Pierre est prisonnier au Stalag IIB. Il s’est marié en 1942, avec Anne-Marie Quévrain. Le mariage a eu lieu par procuration. Je n’ai donc pas été transmise selon la tradition familiale. Il faudra attendre près de 60 ans, pour que de nouveau, je change de domicile à l’occasion d’un mariage.

Pierre et Annie m’ont transmise à leur petit-fils, Vincent. À cette occasion, j’ai droit à un lifting, une vieille dame comme moi ! Pas de fausse coquetterie, cela fait du bien de sentir de nouveau les aiguilles courir sur mon cadran. J’ai également eu droit à une belle chaîne, faite à partir d’un collier mailles venant du côté d’Annie. Les deux familles sont ainsi réunies symboliquement.

Mon avenir ? Protégée dans mon écrin, j’entends les voix de Vincent et Sophie, qui rappellent régulièrement mon histoire. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est d’entendre la voix de leur fille, demander régulièrement quand est-ce qu’elle héritera de la montre gousset. Je sais déjà que mon histoire se poursuivra avec l’arrière-arrière-arrière-petite-fille de François Lavenant. Mes aiguilles en frémissent de bonheur.

Crédit image : Bibliothèque européenne de l’information et de la culture / “Acta Eruditorum – II orologi, 1737 – BEIC 13458392″ / Public domain” https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Acta_Eruditorum_-_II_orologi,_1737_–_BEIC_13458392.jpg

Commentaire (12)

  • catherine marquet| 20 mars 2020

    Magnifique montre et histoire très émouvante.

  • Asavar| 20 mars 2020

    Superbe écriture (comme d’habitude) et le petit clac de l’ouverture fermeture 🙂
    Elle est magnifique cette montre !!

  • gouyon griebling| 20 mars 2020

    tres emouvant message et tres beau recit merci

  • Marie-France| 20 mars 2020

    J’ai écrit également plusieurs histoires d’objets de mes aïeux (machine à coudre, petites cuillères, cafetière émaillée, phonographe…) et montre à gousset de mon grand-père que je n’ai pas connu, mais dont l’histoire m’a été racontée par maman.
    Le grand-père était garçon de café au buffet de la gare, et un jour en se rendant aux toilettes “à la turque” sa montre est tombée dans le trou. Mais quelques jours plus tard la fosse fut vidée et nettoyée et la montre retrouvée et rendue à son propriétaire car elle était gravée à l’intérieur avec ses nom et prénom. Il l’avait reçu en 1914 pour sa communion.
    Belle histoire, non ?

  • Vanwelkenhuyzen| 20 mars 2020

    J’ai, moi aussi, hérité de la montre gousset de mon grand’père. Rareté, c’est une montre qui sonne; sur le côté, il y a un petit levier; si vous l’enfoncez et le relâchez, la montre sonne l’heure qu’il est, au quart d’heure prêt. Ma mère m’a raconté que cela permettait de connaître l’heure dans l’obscurité : pendant la guerre, mon grand’père, médecin, l’utilisait la nuit, quand il était appelé chez un malade et qu’à cause de l’absence d’éclairage public (pour empêcher les avions ennemis de savoir où se trouvaient les villes), l’obscurité était quasi totale !

  • Moussu| 14 mars 2020

    Mon grand-père ayant émis le vœu de me transmettre sa montre gousset LIP du même type, son épouse s’est montrée réticente.
    Quelques temps après le décès de cette dernière en 1977, mon oncle , au moment de se séparer à l’issue d’une réunion de famille, m’a glissé dans la main un petit paquet. Un peu plus tard, j’ai regardé ce dont il s’agissait : c’était la montre ! Ma maman, qui connaissait l’histoire, m’a donné l’explication. Mon grand-père était mort en 1955, et non seulement mon oncle ne l’avait pas oublié non plus, mais l’a mis en œuvre soit donc deux décennies plus tard. J’ai d’autant plus apprécié que l’âge aidant, j’avais acquis de la maturité pour mesurer la portée du geste. C’est ce même oncle (et homonyme) qui m’a confié le résultat des recherches généalogiques menées par mon grand-père sur notre famille, lorsque je me suis lancé dans cette même discipline.

  • Jean-Pierre MAZERY| 11 mars 2020

    c est un bonheur quand on peut récupérer de tels objets!
    mais combien ont disparu avant qu’un descendant veuille bien s’y intéresser.
    Je suis toujours choqué de voir de vieilles photos de famille vendues dans des brocantes comme de vulgaires fourchettes anciennes ou des bibelots sans intérêt
    Toujours en brocante, j’ai récupéré un document manuscrit de 150 pages faisant l’histoire d’une demeure familiale (expertise d’un domaine que se disputaient les héritiers) que je connaissais bien; un vrai bonheur pour un document qui était bradé pour les timbres fiscaux collés sur la première page!!!

  • Ce petit peu – Parentajhe à moé| 10 mars 2020

    […] Ou bien de la montre de ma grand-mère un peu comme Sophie (ici); […]

  • Elodie| 10 mars 2020

    Un objet qui a suivi tant de générations, quelle chance ! Encore un bel article.

    • Sophie| 10 mars 2020

      Merci Elodie ! C’est vrai que cette montre est un trésor. J’espère qu’elle continuera à raconter l’histoire familiale encore longtemps.

  • Sébastien Dellinger| 9 mars 2020

    Un très bel objet pour retracer l’histoire de la famille, transmis à travers les générations…
    J’ai aussi récupéré une montre à gousset de mon papa adoptif mais je n’en connais pas l’histoire.

    • Sophie| 10 mars 2020

      Merci Sébastien. Si nous héritons d’objets, leur histoire ne nous est malheureusement pas toujours transmise. Mais, il y a aussi l’histoire affective, le lien qu’elle tisse entre deux personnes 😉

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