Les archives, et la généalogie, sont-elles solubles dans le budget de l’État ?

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Mardi 14 novembre, une indiscrétion a secoué le monde des archives. Les Archives nationales, à la demande du Ministère de la Culture, travailleraient sur un plan de réduction des coûts. Comment ? En envisageant de ne conserver que les archives essentielles. Qu’est-ce que des archives essentielles ? Une nécessité ? Une réalité ? Ou un danger pour notre Histoire commune ?

Réduire le champ d’archivage « aux archives essentielles pour les générations futures », tel serait un des axes d’évolution du Ministère de la Culture, comme l’a révélé Le Monde dans son article paru le 14 novembre dernier (1).

Dans un souci de réduction budgétaire, il serait demandé aux archivistes de ne conserver que l’essentiel. Or, comme le souligne à juste titre Erwan Le Gall “déterminer à l’avance ce que sont les sources qui seront ou non utiles pour les recherches menées dans l’avenir est aussi choquant qu’absurde.” (2)

Si l’évaluation des docu­ments et la sélec­tion rai­son­née pour assu­rer les droits des per­son­nes et la docu­men­ta­tion his­to­ri­que de la recher­che est bien au cœur de la pra­ti­que pro­fes­sion­nelle des archi­vis­tes, et ce depuis les ori­gi­nes (3), pourquoi introduire cette notion d’archives essentielles ? Qui serait à même de déterminer ce qui est à garder, de ce qui ne l’est pas ? Cette mission sera-t-elle laissée aux seuls archivistes ou une commission prendra les décisions pour eux, pour les historiens, pour nous tous ?

Faut-il s’en inquiéter ? Oui. Imaginez un instant que cette commission soit confiée à Lorant Deutsch, Franck Ferrand ou Stéphane Bern, étendant ainsi son champ d’action du patrimoine aux archives ? Allons-nous vers une vision unique, et déformée, de notre Histoire ?

 

Les archivistes, et les historiens, s’alarment de cette situation. Elle existe déjà, et les conséquences en sont connues. En tant qu’historien, Erwan Le Gall ne peut disposer de toutes les sources essentielles à son travail de recherches sur le 47e régiment d’infanterie. En tant que généalogistes, nous sommes aussi confrontés à ce problème. Prenons l’exemple des cartes du combattant. Cette source utile au généalogiste (elle contient notamment une photographie) a été majoritairement détruite suite à une instruction du 31 décembre 2008 (4).

 

Et les généalogistes ?

Je m’étonne du silence du monde généalogique sur le sujet. Je n’ai rien lu sur le site de la Fédération Française de Généalogie, ni sur son blog. Je n’ai pas vu de réactions de généalogistes professionnels non plus. Pourtant, nous sommes aussi concernés par le sujet.

Imaginez un instant, que les tables décennales, les tables de l’enregistrement ne soient pas considérées comme des archives essentielles. Adieu les battues pour les amateurs, et les professionnels, pour retrouver un décès, un testament..

Imaginez que les archives privées, cette porte sur le quotidien de nos ancêtres, ne soient pas considérées comme des archives essentielles. Je n’aurais pu alors trouver une carte de visite du commerce de l’ancêtre de ma cliente, ni en épluchant les factures du Comte de Bornaz, avoir un aperçu de son quotidien, et comprendre qu’il était un élément important du commerce local, dont bénéficiaient directement les ancêtres de ma cliente.

Et qu’en est-il de la numérisation de vastes ensembles documentaires ? Le monde généalogique le réclame régulièrement. Rien de plus confortable, et économique pour le généalogiste, que de consulter les archives dans son fauteuil. Ne nous voilons pas la face. Quelles archives seraient concernées ? Celles vouées à la destruction ? Et si la numérisation a été mal réalisée, est lacunaire, il sera impossible de rattraper. Le coût d’une sauvegarde numérique est-il réellement plus attractif que le coût d’une conservation physique ? L’AAF en doute, moi aussi.

Dans une telle optique, je ne serais pas surprise que des sociétés commerciales, telles Geneanet ou Filae, se mettent sur les rangs, et proposent de numériser les archives non essentielles. Dans ce cas, nous nous orienterions vers une généalogie anglo-saxonne où vous devez payer un abonnement pour consulter des recensements. Est-ce envisageable ? Est-ce compatible avec la loi no 2015-195 qui inscrit les archives publiques dans la définition des trésors nationaux (5) ? Il est intéressant de lire à cet effet que “Le ministère de la culture avait étudié l’éventualité d’une intégration dans le périmètre des trésors nationaux des seules archives publiques destinées à être conservées à titre définitif. Cette option a été écartée en raison de l’impossibilité de déterminer à coup sûr dès leur création le sort final de l’ensemble des documents.” (6) Le Ministère de la Culture ferait bien de relire ses archives …

 

 

 

Nous devons nous associer aux archivistes et aux historiens pour engager un dialogue, proposer des pistes de réflexions mais aussi des axes de travail.

 

 

 

(1) Clarisse Fabre, “Musées, archives, spectacle vivant… : les pistes de réforme envisagées pour la culture”, Le Monde (14 novembre 2017), http://www.lemonde.fr/culture/article/2017/11/14/les-pistes-de-reformes-envisagees-pour-la-culture_5214495_3246.html

(2) Erwan Le Gall, “L’essentiel ce sont les archives”, En Envor (Novembre 2017), http://enenvor.fr/eeo_actu/actu/l_essentiel_ce_sont_les_archives.html

(3) Association des Archivistes de France, “Les archives sont essentielles pour tous !”, Archivistes.org (20 novembre 2017), http://www.archivistes.org/Les-archives-sont-essentielles-pour-tous

(4) Geneawiki, “Cartes du combattant”, https://fr.geneawiki.com/index.php/Cartes_du_combattant

(5) Association des Archivistes de France, “Les archives reconnues comme trésors nationaux”, Archivistes.org (25 mars 2015), http://www.archivistes.org/Les-archives-reconnues-comme

(6) Bruno Ricard et Aude Roelly, “Archives et “Trésors nationaux””, Droit des archives (9 mars 2015), https://siafdroit.hypotheses.org/433

Commentaire (7)

  • delphine| 21 décembre 2017

    Ca fait peur ! Car ce qui est essentiel pour les uns ne l’est pas pour les autres et vice versa ! Ce qui ne semble pas important aujourd’hui le sera peut-être demain ! Comme vous le dites, nombre d’archives, considérées comme non essentielles ont déjà été détruites ! Sans compter qu’effectivement, certains en profiteront pour faire un monopole des archives considérées comme “bonnes à jeter” qu’ils feront payer au généalogiste.
    Il est urgent d’étudier des pistes de réflexions et de proposer des axes !

  • Julie Frégault| 24 novembre 2017

    Je suis d’accord avec vous. Je suis technicienne en documentation à BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec). Le manque de financement et d’espace est une problématique criante. Quoi faire avec un organisme qui coûte beaucoup d’argent et ne rapporte rien au point de vue monétaire? Les gouvernements pensent cash, pas mémoire collective. BAnQ fait des pieds et des mains pour rendre accessible et conserver un maximum d’archives. Et faire avec les coupures. Pas toujours facile.

    Les gouvernements fonctionnent comme l’entreprise privée (où j’ai aussi acquis de l’expérience). Les archives sont dans leurs dernières priorités, jusqu’à ce qu’on drame ou un événement d’une extrême importance arrive… Il faut travailler dur pour un changement de mentalité. Travailler dur pour ne pas oublier d’où on vient, donc qui nous sommes en partie. Travailler dur pour faire comprendre aux gens et aux hautes instances que l’Histoire est IMPORTANTE. Le Savoir est IMPORTANT!

    Rendre accessible les archives en les numérisant est une bonne idée. Tant qu’elles restent accessibles, donc gratuites. Et de qualité. Mais nous devons TOUJOURS garder les originaux. Des histoires d’horreurs, j’en ai entendus. Comme celle du gouvernement américains qui avaient numérisés des tonnes de documents importants (pour le gouvernement) et qui sont perdus! Ils avaient mis les infos sur des supports, comme des disquettes “floppy” et il n’y a plus de machines capable de lire les supports. Bien sûr, le papier a été détruit, donc Dieu sait quelles informations ils ont perdu!

    La numérisation, c’est pas n’importe quoi. Il faut prendre ça au sérieux. Une des missions d’un centre d’archives est de rendre possible la consultation des documents. Mais pas n’importe comment.

    Quand à savoir quoi garder et quoi jeter… On ne peut pas deviner ce que le chercheur va vouloir. Dans le centre où je travaille, ce qui est le plus demandé, outre les archives judiciaires, ce sont les anciennes photos des rues et des commerces, les bottins téléphoniques, les anciennes cartes…. On veut savoir quels commerces existaient à tels époque… Et on me pose des questions du genre “Avez vous une photo de ma grand-mère? J’en cherche une…” Et si par bonheur, je trouve un cahier scolaire, un certificat ou une carte de membre d’une association d’un membre de la famille du chercheur… Eh bien, il est aux anges! Ils cherchent des choses sur la vie ordinaire des gens ordinaires, parce que c’est nous. Élaguer les documents est difficile et souvent crève le cœur.

    Ne lâchez pas ami(es)s de la France! N’abandonnez pas les trésors que vous possédez! Trésors que beaucoup de québécois comme moi aimerait admirer et consulter… Numérisez, rendez accessible et de grâce conservez! Il faut se battre pour garder le tout comme un service gratuit (quoiqu’on paie pas mal d’impôts). Notre droit à l’accessibilité à l’information est primordiale, que ça soit à propos de notre grand-mère, où à propos du fonctionnement des camps juifs lors de la Deuxième Guerre. Qui sommes-nous pour juger ce qui est important pour notre chercheur?

    • Sophie| 25 novembre 2017

      Bonjour Julie,

      Merci beaucoup pour votre commentaire. Je suis entièrement d’accord avec vous. D’autant que je trouve incroyable de vouloir prédire ce que les chercheurs de demain voudront consulter. Les besoins, les intérêts ne sont pas les mêmes selon les époques. Nous avons assez de recul aujourd’hui pour le savoir. Ne pas le prendre en compte, est une aberration.

      Sophie

  • STYLIANOS| 24 novembre 2017

    Bonjour,
    C’est une honte, nous tenons à nos archives, nous dépensons surement de l’argent pour d’autres choses surement moi intéressante ( ex aller sur la lune…), vous n’avez qu’a retrouver les personnes en contactant ceux qui font leur généalogie sur les sites et leur donner les actes et autres.

    De plus en plus déçue.

    cordialement

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