Contagion

Intestine in a case of dysentery

Pendant un mois, je partage avec vous mon journal : une année de généalogie. Entre contrats professionnels et recherche privée, découvrez les facettes de la généalogie. Aujourd’hui, je vous parle de contagion.

À l’inverse des actes de décès au Royaume-Uni, les acte français ne mentionnent pas la cause du décès. Comment savoir de quoi est mort·e notre aïeul·e ?

Bien sûr, il y a les archives hospitalières qui pourront nous renseigner, voire, selon la période, la presse locale ou nationale. Mais qu’en est-il pour les autres ? Si la mort est exceptionnelle, une mort par noyade, par accident, un meurtre … Le curé mentionnera les faits, parfois avec force détails. Et les autres ?

La mort par contagion

Le premier indice pourra se trouver dans le registre. Lisez le bien. Il arrive que le prêtre mentionne la raison pour laquelle il ajoute plus de feuillets sur l’année.

Un autre indice sera le nombre de décès relevés pour une année donnée. Vous trouverez qu’il y a une forte augmentation d’une année sur l’autre, puis un tassement sur l’année suivante. Dans ce cas, je vous recommande de vous reporter au guide Contexte, édité par les éditions Thisa. Grâce à sa chronologie thématique vous saurez s’il y a eu une catastrophe sanitaire durant l’année qui vous intéresse.

Le cas de Georges Trochon

Georges Trochon est mon oncle à la 8e génération, fils de mes aïeux Jean Trochon et Marie Meneust. Il décède en 1719, à l’âge de 45 ans.

Les registres de Piré-sur-Seiche pour l’année 1719 semblent voir une augmentation sensible des décès. Y-aurait-il eu un cas de contagion ?

Comparaison des décès enregistrés dans les registres du Piré-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine)

La consultation du guide Contexte confirme qu’une épidémie de dysenterie, durant la canicule de l’été, fait 450 000 morts.

Selon Emmanuel Le Roy Ladurie, il y eut au total :

700 000 lors des étés caniculaires de 1718-1719, avec même l’apparition de nuées de sauterelles et une forme de climat saharien sur l’Ile-de-France. Ces morts, ce sont surtout les bébés et les petits de l’année.

Antoine de Baecque, Libération, 700 000 morts lors des canicules de 1718-1719, 14 août 2003 à 00:36 (mis à jour le 7 août 2018 à 12:59), https://www.liberation.fr/france/2003/08/14/700-000-morts-lors-des-canicules-de-1718-1719_442098

La canicule dura de juin à mi-septembre. Les victimes sont principalement des bébés et des enfants, atteints de dysenterie, les eaux trop basses, étant rapidement infectées.

Ce qui est intéressant pour la commune de Piré-sur-Seiche, c’est de constater que les décès ne sont pas survenus pendant cette période de canicule, mais les mois suivants. Si les plus jeunes ont tout de suite été touchés, le plus gros des décès a lieu à l’automne, chez une population adulte.

Évolution des décès en 1719 dans la commune de Piré-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine)

Georges Trochon est décédé en octobre 1719. Il est fort probable qu’il fasse partie des victimes de la contagion.

L’Ille-et-Vilaine, terreau pour la dysenterie ?

Georges Trochon n’est pas le seul de mes ancêtres à décéder de la dysenterie. Ce fut aussi le cas de Guillemette Saisdubreil. Guillemette a survécu à l’épidémie de 1719, mais elle succomba à celle de 1796.

Il faut savoir que c’est au cours d’une nouvelle épidémie en Bretagne que le bacille dysenterique a été isolé pour la première fois.

Dans sa communication, publiée en 1924, le Docteur Bourdinière souligne :

La fréquence de la dysenterie en Bretagne n’a
pas diminué et elle continue ses ravages. Comparativement à la
fièvre typhoïde, elle est beaucoup plus fréquente, si on envisage
plusieurs années. On peut affirmer, sans ,conteste, que, en Bre-
tagne la dysenterie est la plus fréquente de toutes les maladies
infectieuses aiguës d’origine intestinaie.

Société scientifique de Bretagne, Bulletin de la Société scientifique de Bretagne : Sciences mathématiques, physiques et naturelles (Rennes, 1924), p86, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6564987b/f89.item

Ce même Docteur Bourdinière fait une remarque qui, bien qu’elle concerne des données sur les années 1920, rejoignent les constations faites plus haut :

La dysenterie fait son apparition au cours de l’été et de l’au-
tomne. Deux points doivent être signalés : Ce n’est pas obliga-
toirement au moment des plus hautes températures de l’année
que la dysenterie fait son apparition (…). En outre,
la courbe montre que les cas dysenterie se produisent surtout
en octobre. En résumé, on peut dire qu’il y a corrélation entre
la température élevée et sèche et le développement de la dysen-
terie, sans que cette corrélation soit absolue. D’autres condi-
tions encore mal définies interviennent pour son apparition et
son développement.

Société scientifique de Bretagne, Bulletin de la Société scientifique de Bretagne : Sciences mathématiques, physiques et naturelles (Rennes, 1924), p87, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6564987b/f89.item

Pourquoi la maladie se propage ?

Au XVIIIe siècle, le sérum antidysenterique n’existait pas. Sans sérum, comment endiguer la maladie ?

Pour lutter contre l’infection du sol des abords de la ferme, cause
première des épidémies, l’assainissement des cours de ferme devra
être exigé principalement dans les quartiers contaminés: éloignement
des fumiers, raclage des boues, des litières, de toutes les matières organiques en putréfaction, disparition des mares stagnantes, assèche-
ment et empierrement du sol des cours de ferme avec drainage et
rigoles d’évacuation pour les eaux de pluie et eaux résiduaires.

Académie nationale de médecine, [Mémoires de l’Académie de médecine] (Paris, 1911), p18, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6410521b/f66.item
Une ferme en Ille-et-Vilaine

Toutefois, ce même rapport de l’Académie nationale de médecine, laisse entrevoir des conditions de vie lamentables :

Étant donnée la promiscuité où sont forcés de vivre dans les
maisons de ferme, à pièce unique, les habitants des campagnes bre-
tonnes, la contagion familiale devient presque fatale. Qu’il y ait un
malade atteint de dysenterie dans une maison, il ne pourra être isolé
et demeurera par conséquent pendant toute sa maladie au milieu des
siens. Ceux-ci n’ayant aucune notion d’hygiène, ni même de propreté
élémentaire, s’empresseront, au moindre appel du malade, de lui avan-
cer les vases destinés à recevoir ses déjections et iront ensuite les
vider, sans jamais prendre la peine de se laver les mains. Les linges souillés sont maniés sans précaution, entassés dans un coin de la mai-
son et laissés souvent plusieurs jours au milieu de la pièce unique
de l’habitation.

Une autre cause importante de dissémination de la maladie dans
la même famille, ce sont les mouches dont sont infestées les fermes
bretonnes en raison de la proximité des écuries. Les mouches trou-
vées sur une miche de pain et sur du beurre, capturées par le D Lohéac
dans une salle de ferme où se trouvaient 2 dysentériques, furent trou-
vées porteurs du bacille dysentérique.

Académie nationale de médecine, [Mémoires de l’Académie de médecine] (Paris, 1911), p15-16, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6410521b/f64.item

Un constat sans appel, qui nous donne toutefois un aperçu des conditions de vie de nos ancêtres.

Mon conseil

Si vous constatez un nombre anormalement élevé de décès dans les registres que vous consultez, interrogez-vous sur les causes de cette surmortalité.

Comme vous l’avez lu dans cet article, la recherche des causes de la surmortalité à Piré-sur-Seiche en 1719 m’a non seulement permis d’en découvrir la cause, mais aussi de comprendre un peu mieux dans quelles conditions vivaient mes ancêtres.

Archives départementales Ille-et-Vilaine, Livré-sur-Changeon, BMS 1719,
10 NUM 35154 101, vue 12/12

Pour aller plus loin : Hérodote, Mortelles canicules, Publié ou mis à jour le : 2019-08-01, https://www.herodote.net/Climat-synthese-2294.php

Crédit image : Intestine in a case of dysentery. Source : St Bartholomew’s Hospital Archives & Museum. CC BY

Commentaire (8)

  • Béatrice| 6 novembre 2019

    Lecture très intéressante. Je crois que le guide Contexte va faire partie de ma liste au Père Noël 🙂

  • Diane| 5 novembre 2019

    Très intéressant ce Contexte Sophie! Je vais voir si c’est possible de me le procurer pour le Québec. Ce sera mon cadeau de Noël généalogique 🙂

  • Jean-Marc HIDIER| 4 novembre 2019

    Bonsoir

    Articles très intéressant et bien documenté.

    Il y a quelques années, lors du challenge, j’avais commis un article sur les épidémies

    https://de-vous-aieux.blog4ever.com/e-comme-epidemies

  • MAZERY Jean-Pierre| 4 novembre 2019

    Je précise que j’ai constaté ce phénomène aussi dans le 35 : Andouillé-Neuville en 1701 il y a 2pages1/2 de décès contre une 1/2 page habituellement vue 25/39 de la table des décès de 1611 à 1792; 10 NUM 35003 184
    Jean Pierre

  • MAZERY Jean-Pierre| 4 novembre 2019

    bonjour, moi aussi j’ai beaucoup de décès vers 1700-1720 en Loire Atlantique surtout chez les jeunes et ados dont 3 de la même famille en 1720
    Ce pourrait-être une explication?
    JP

    • Sophie| 4 novembre 2019

      Bonjour Jean-Pierre,
      Selon le guide Contexte, que je vous recommande vivement, il y eu une épidémie en 1706-1707, principalement dans le Maine. Cette surmortalité perdure jusqu’en 1715.
      Sophie

  • Sébastien| 4 novembre 2019

    L’ille-et-Vilaine terreau de la dysentérie ? Eh bien je crois que je vais déménager bientôt !
    En tout cas, ton exemple me donne envie de gratter un peu plus les données que j’ai recueillies lorsque j’ai entamé le dépouillement des registres paroissiaux de Luttange (57)

    • Sophie| 4 novembre 2019

      Pas d’inquiétude ! Je crois que depuis, les conditions se sont bien améliorées 😉
      C’est toujours intéressant de rentrer dans le détail. C’est l’occasion de découvrir des évènements qui ont ponctués la vie de nos ancêtres. Une étape de plus dans la mise en contexte de notre généalogie.

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