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Boudarel Généalogie personnelle

Lettres du front : Léon Boudarel

5 septembre 2022

Parmi les témoignages de la Première Guerre mondiale qui sont parvenus jusqu’à nous, les lettres nous renseignent sur le vécu au front et à l’arrière. Environ 4 millions de lettres étaient envoyées chaque jour par les soldats à leurs familles. Ces relations à distance sont un précieux témoignage du ressenti du soldat et du lien ténu qu’il essayait de garder avec sa famille. Au nombre de ces lettres, trois feuillets écrits par Léon Prosper Boudarel sont parvenus jusqu’à nous.

Né en 1891 à Saint-Romain-Lachalm, en Haute-Loire, Léon Prosper Boudarel fut affecté entre le 1er octobre 1912 et le 4 juillet 1919 au 7ème régiment de Cuirassiers. Le 7 novembre 1915, il écrit une longue lettre à Monsieur et Madame Badinand.

lettres du front, léon boudarel, 7e régiment de cuirassiers

Le 7 Novembre 1915 Meurte et moselle

Mes cheres amis

Je mon prèse a vous donnez un peut

de mes nouvelles, car voila deja

longtemps que je ne vous est pas écri

mais avec ce qui ses passez y a quelque temps

en ne pouvez pas tros écrire, mes maintenant

que ces passez en peut mieux corespondre.

Je vous dirais que sa étais un peut dure

mes sa ces tous de même bien passez pour

moi et un si que mes frères.

Nous sommes tousse en très bonne santée

et jéspère que ma l’etre vous trouverats

de même, mes vous pouvez croire que nous

avans vu quellque chose comme cadavre

boches et toujour un peut de chez nous

mes en les a déloger de leur forteraisse

et maintenant nous somme dans la meurte et

moselle nous somme dans un très bon secteure

que sa ne di rien.

Et jéspère quand ni restera un peut de temps

a cete plaçe en attendans lhivert passera

et la guerre se terminera peutêtre au printemps

lettres du front, léon boudarel, 7e régiment de cuirassiers

Enfin monsieur et madame Badinand

voila quelque temps que je nest point recus

de vos nouvelles et je quante que lorsque

vous aurais recus ma letre vous me donerais

un peut de vos nouveles et de celle du pays

et lorsque vous mécrirais, madame padinand

vous voudrais bien mon voyez la grosseur

de votre doi je vous ferais une bague

car maintenant jes bien le temp

et jes ramasser des tête dobus

pour en faire.

Je vous dirais que nous avant un très beau

temps et chez vous le temp il ne doi pas être

en core bien mavais. Vous devais a voire ne

bon faire pour semais mais maintenant

sa doit être presque fini sauf les blés tardifs

mes belle sœur elle me dise qu’elle ne trouve

personne pour faire faire le laboure

et quelle son semais beaucoup sur le laboure

du printemps son le retournée la bourais

pensée voire comme sa doi male sa renger

il faus éspérai que lanée prochaine en poura

y être pour le faire un peut mieux

lettres du front, léon boudarel, 7e régiment de cuirassiers

et que cette maudite guerre elle et longue

et terrible prion Diue quand ni passe pas encore

un autre été

car sa serais tros malheureus quand reste si

longutemps son voire son monde et puis

tous le travaille qui tombe sure les bras

des femmes, et des pauvre viellard qui

ne peuve presque plus travallier il sont obliger

de travalier comme des malheureus.

Enfin espéron que le printemp prochin

nous ménerat la paix suivi dune grande

victoire final.

Enattendans prenons patiençe et ayant confiançe

avec léde de Diue

nous y viendrons a bout quand même.

Je la termine en attendans de vos bonne

nouvelles recevais mes mailleur salutations

distinguée et mes mailleur veux pour la

famille. Boudarel Prosper Léon, cavalier au 7e cuirassiers 2e Escadron. Secteur postal n° 142

Cette lettre nous apprend plusieurs choses. Tout d’abord, le degré d’instruction de Léon. Sa fiche matricule indique que son degré d’instruction est au niveau 3, à savoir qu’il sait lire, écrire et compter. Or, nous le constatons dans cette missive, son niveau d’orthographe est faible. Comme le soulignent François Cochet et Erwan Le Gall, “de l’écrivant à l’écrivain, il y a bien souvent un monde”. Ensuite, nous relevons les mentions suivantes :

  • La période qui vient de se passer a été dure pour lui et ses frères (page 1 – ligne 11)
  • Monsieur et Madame Badinand (page 2 – ligne 1) → Qui sont-ils ?
  • Léon mentionne ses belles-sœurs qui gèrent seules les fermes (page 2 – ligne 17) → Qui sont-elles ?
  • Léon était affecté au 2e escadron du 7e régiment de cuirassiers (page 3 – ligne 19). Lorsqu’il a écrit cette lettre, son escadron se trouvait dans le secteur postal n°142

Le 7e régiment de cuirassiers pendant la Première Guerre mondiale

En 1914, le 7e Cuirassiers, commandé par le Colonel ARNOUX DE MAISON-ROUGE, tenait garnison à Lyon, à la caserne de Lyon Part-Dieu. Le 31 juillet, la mobilisation de la Division était ordonnée. Le 2 août au matin, après avoir débarqué à la gare de Charmes, le 7e Cuirassiers prenait la direction de Baccarat.

Pendant les deux premières semaines d’octobre 1915, le régiment était affecté à l’occupation de la zone dite “La Main de Massiges”, afin d’attaquer l’”Entonnoir de l’Ouest”, zone occupée par l’ennemi. D’ordres d’attaquer en contre-ordres, la position est tenue jusqu’au 18 octobre, au prix de pertes importantes pour le régiment. Après cette position, le 7e Cuirassiers gagne la Lorraine par la route.

Le 1er novembre, le régiment arrive à Hermamenil, où il est cantonné. Le 4 novembre, le régiment fournit 50 hommes par escadron pour le service des tranchées, dans la forêt de Paroy, au lieu-dit Bois-Legrand. Ces 50 hommes sont relevés tous les six jours. Le 9 novembre, le régiment est envoyé occuper les villages des deux villes Anthelupt et Hudiviller. C’est entre ces deux dates, que Léon écrit sa lettre à la famille Badinand.


Monsieur et Madame Badinand

Qui sont Monsieur et Madame Badinand pour Léon ? Il s’agit de ses employeurs. Léon est recensé avec eux en 1911, en tant que domestique agricole.

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Archives départementales de la Loire – Saint-Genest-Lerpt – Recensement 1911 – 6M514

Joseph Badinand et Antoinette Girard (29 ans) se sont mariés le 11 mai 1905 à Saint-Genest-Lerpt (acte de mariage, vue 8). Il a 40 ans et est veuf de Françoise Girard, la sœur d’Antoinette. Le couple s’occupe des trois enfants de Joseph :

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Joseph Badinand (source Héloïse Badinand)
  • Joseph x Françoise Girard
    • Barthélémy, né en 1897
    • Auguste, né en 1901
  • Joseph x Antoinette Girard
    • Jeanne, née en 1906

Une relation épistolaire

Nul doute que le couple a eu un impact sur Léon, qui continue de correspondre avec ses employeurs. D’ailleurs, dans la lettre ci-dessous, Léon n’écrit-il pas qu’il garde un grand souvenir de la maison Badinand ? Dans ce même échange, Léon, qui signe Prosper, remercie Madame Badinand pour l’envoi d’argent. Enfin, nous avons un suivi de leur relation épistolaire, avec l’envoi de la bague, ce qui nous confirme qu’Antoinette a envoyé la taille de son doigt, comme Léon le lui a demandé le 7 novembre.

lettres du front, léon boudarel, 7e régiment de cuirassiers

Madame Badinand

Je vous envoi cétte bague en éspérant

qui vous seras un souvenire de

la guérre et un souvenire de moi

car quant a moi je garde un

grand souvenire de la maison

Badinand et je vous remercie beaucoup

de largent que vous mavais envoyez

Boudarel Prospér

Les frères de Léon Boudarel

Antoine Boudarel, le père de Léon, a eu 7 enfants ; trois avec Jeanne Marie Peyrard, la mère de Léon ; quatre avec Marie Madeleine Lagrevol. Sur ces 7 enfants, il y aura quatre garçons, dont trois atteindront l’âge adulte : Léon, Pierre (1880), Jean Marie (1881). Tous les trois sont nés du même lit, Boudarel Peyrard.

Pierre Boudarel

Pierre, après des déboires avec la justice pour falsification de lait, sera mobilisé, à l’âge de 36 ans, au 75e régiment d’infanterie. Le régiment a participé à la bataille de Champagne. Lorsque Léon écrit ces lignes, Pierre est cantonné à Plancher-Bas, en Haute-Saône.

Jean Marie Boudarel

Jean-Marie sera mobilisé au 38e régiment d’infanterie. Il passera à la 13e section de C.O.A. (commis et ouvriers d’administration) en 1917. Après l’Argonne, le régiment combattra également pendant la bataille de Champagne. Il semble que Jean-Marie soit aussi au repos lorsque son frère rédige son courrier à ses employeurs.

Plus âgés que Léon, Pierre et Jean-Marie sont partis à la guerre en laissant leur femme derrière eux.

Les belles-sœurs de Léon

Dans sa lettre, Léon parle de ses belles-sœurs.

Marie Lagrevol

Au moment de sa mobilisation, Pierre Boudarel était marié à Marie Lagrevol. Un an plus tôt, le couple pleurait la mort de leur petit dernier, Jean Marie, décédé à seulement 9 jours. Marie devait se charger de la ferme à La Boucharatte, près de Jonzieux (Loire), avec deux jeunes enfants, Antoine âgé de 5 ans, et Maria, tout juste 3 ans.

Marie était-elle déjà malade en 1914 ou est-ce les conditions de vie à l’arrière qui l’ont épuisée prématurément ? Elle décède le 3 juin 1916, à l’âge de 34 ans.

Marie Joséphine Rivier

Sa deuxième, et dernière belle-sœur, est Marie Joséphine Rivier. Elle a épousé Jean Marie en 1907. Elle était passementière au moment de son mariage. Ensemble, ils exploitaient une ferme au lieu-dit Le Miat, également à Jonzieux. Les deux fermes étaient distantes de 2 km l’une de l’autre.

Lorsque Jean Marie fut mobilisé, il laissa Marie Joséphine s’occuper de la ferme, ainsi que de leurs 3 enfants, Antoine (1907), Marguerite (1912) et Catherine, née le 7 août 1914.

3,2 millions d’agricultrices pallient à l’absence de leurs époux et fils, dont 850 000 qui se retrouvent à la tête de l’exploitation familiale Quelle fut la vie de ces femmes, entre la ferme et les enfants ? Leurs maris ont-ils pu rentrer, ne serait-ce qu’une fois pour aider aux labours, comme l’espère Léon ?


En conclusion

Au-delà d’un écrit du vécu du soldat, ces lettres de Poilu nous permettent d’avoir un aperçu de la vie de ceux restés à l’arrière. En prenant le temps de suivre les indices disséminés dans ces courriers, il est aussi possible d’enrichir notre histoire familiale.


Merci à Marc Scaglione-Jacquemond, arrière-petit-neveu de madame Joseph Badinand, qui m’a fait parvenir copie de ces lettres retrouvées dans un garage.

Sources et bibliographie

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  1. Émouvant et précis. Vous avez l’art de faire parler les archives! Merci encore et d’abord une reconnaissance infinie à tous les héritiers qui sauvent ces correspondances infimes de l’oubli ou pire de la destruction par négligence et… bêtise.

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